Une Rose sur les barricades.
Je me demandai souvent ce que j'avais fait pour mériter cette vie. Oh, bien sûr, être une femme, quelle que soit sa condition n'a jamais été très amusant. Mais pourquoi ce destin-là m'avait-il été réservé, à moi ? Être une femme c'est n'avoir qu'un seul destin : naître, grandir, être vendue à un homme que l'on doit ensuite appeler « son époux », enfanter, et mourir. Je n'avais même pas droit à ce destin.
Jusqu'à mes dix, onze ans, je ne comprenais pas. Rien, ni le monde qui m'entourait, ni les lois qui le régissaient. A partir de cet âge, je me suis demandée si ma mère m'aimait vraiment. Elle me l'assurait, mais si ça avait été le cas, n'aurait-elle pas pu m'abandonner à ma naissance ? Quoique... la vie dans un couvent n'aurait pas mieux répondu à mes attentes.
Mais j'aurais été sûre d'aller au paradis, s'il existe un paradis. Alors que maintenant... même si je n'ai pas choisi... je ne me fais guère d'illusion. Lorsqu'à mes treize ans ma mère est morte, on m'a laissé le choix. Rester, prendre sa place, ou bien partir et essayer de trouver un travail dans la rue, à partir de rien. J'avais choisi de rester. Je n'avais jamais connu la faim, le froid. A peine l'extérieur. J'avais choisi. Je n'avais ni à en être heureuse, ni à regretter. C'était comme ça. La vie. Ma vie.
Quelqu'un frappa à la porte.
« - Rose ? Dépêche-toi ! Pierre et ses amis veulent te voir. »
Je regardai mon client, un petit homme bedonnant d'une trentaine d'année. D'ordinaire, c'était Marguerite qui s'occupait de lui, mais elle n'était pas là ce jour.
Je fis glisser ma robe sur le sol après avoir dégrafé mon corsage.
« - Vous avez entendu ? lui demandai-je comme il ne bougeait pas. Dépêchez-vous, je suis attendue. »
Dix minutes plus tard, j'étais rhabillée de propre. Je donnais un vague coup de brosse sur mes boucles brunes et m'aspergeais d'eau parfumée.
Je descendis les marches.
La Patronne était assise avec trois messieurs. Je reconnus Pierre à ses cheveux châtains ébouriffés et deux de ses amis.
« - Ah ! Voilà ma Rose ! » fit Pierre. Il m'attira familièrement sur ses genoux et je plongeai mon visage dans ses cheveux, lui dégageant une vue superbe sur mon décolleté. Je me serrai plus près contre lui pour laisser libre accès à ses mains sur mes hanches.
« - Alors, Messieurs, que voulez-vous ? demanda ma Patronne.
- Nous aurions besoin de votre Rose. Pierre nous a assuré qu'elle pourrait nous aider.
- En quoi ?
- Joseph a été fait prisonnier. Il est retenu dans un poste de police. Tant qu'il n'a pas été transféré, nous pouvons le sauver. » Je ne comprenais pas encore tout à fait en quoi j'allais être utile, même si je commençai à me faire une idée assez nette de la question.
La main gauche de Pierre serra fermement ma taille. Il se pencha, sa main droite glissant sur ma cuisse, mon genou et mon mollet jusqu'à ma cheville, tandis que ses lèvres mordillaient le pourtour de mon décolleté. Sa main glissa sous ma robe et remonta. Je l'arrêtai lorsqu'elle se fut posée sur ma cuisse, rougissante.
« - Allons, tiens-toi ! murmurai-je à son oreille. Nous sommes en public ! » Ma pudeur feinte le fit rire et je sentis ses dents sur la peau fine de mon cou, vers ma mâchoire.
Je connaissais Pierre depuis deux ans. Il était mon client principal. Je l'avais initié aux jeux de l'amour pour ces dix-sept ans, alors que j'en avais trois de plus. Depuis, il venait très régulièrement. Je ne m'en plaignais pas. Il était jeune, beau et gentil. En d'autres lieux, d'autres circonstances... j'aurais peut-être pu tomber amoureuse de lui.
Il était le seul à me donner du plaisir, à chercher parfois à m'en donner. Il le savait en s'en enorgueillait.
J'avais beau être une prostituée, j'en étais gênée. Qu'un homme prenne son plaisir, je pouvais le haïr et me venger en récupérant l'argent que valait mon corps. Mais lorsque je prenais du plaisir, j'avais l'impression d'être trahie par mon corps. En même temps, cela rendait les choses plus faciles, et en même temps je me sentais salie et injuste. Je n'aurais pas dû le faire payer lorsque je prenais du plaisir ainsi. Mais je n'en voulais pas, moi, et j'avais besoin de cet argent.
La vie de ma mère avait été injuste. Violée à treize ans dans la maison où elle servait, elle s'était retrouvée à la rue, sans espoir de trouver un mari un jour. Belle, elle avait été recueillie par Marie. J'étais née au bordel. Prédestinée. Sans autre futur possible.
« - Marie ? Demanda Pierre, Rose est-elle libre, après ?
- Pour toi, elle l'est toujours, tu le sais.
- Pierre ! gronda un des hommes. Joseph est en prison et tu ne penses qu'à ton plaisir !
- Désolé. Rose, nous avons besoin de toi pour séduire les gardes. Tu te ferais passer pour la soeur de Joseph et t'arrangerais soit pour le faire délivrer en échange de tes charmes, soit pendant qu'ils seraient occupés avec toi, pour passer les clés à Joseph.
- Pourquoi moi ?
Il nous a assuré que tu saurais tenir ton rôle, fillette, répondit le plus petit de ses amis, aux yeux étonnamment bleus. Tu seras payé. Et toi aussi, Marie. Le prix des passes pour la petite et une prime pour le risque. Le prix des passes manquées et la même prime pour toi, belle Marie.
- Ça me va, répondit la Patronne. Quand le ferez-vous ?
- Demain. Une fois que Pierre sera calmé et que nous lui aurons tout bien expliqué.
- Parfait. Rose ?
J'y vais... »Au moins, pensai-je en ôtant la chemise de Pierre, savoir que nous étions attendus en bas le forcerait à ne pas prendre trop de temps.
Pour une fois que je sortais en ville, je n'attirai pas les regards outrés des femmes mariées comme il faut, avec mes robes vives et décolletées. C'était agréable.
Ma tenue était très simple, ma tête couverte. Je m'étais presque trouvée belle, ainsi. Pierre m'avait glissé qu'il me préférait nue. J'avais rougi. Je savais rougir. Dans certaines circonstances, devant certains personnes. J'avais aussi appris à m'en empêcher, mais ces rougeurs séduisaient les hommes qui avaient alors l'impression d'être face à la jeune fille que j'aurais dû être, et non pas à un prostituée depuis près de dix ans. C'était aussi ce talent qui m'avait fait choisir pour la mission délicate de secours. L'homme que je devais secourir n'était connu, même si son nom de famille ne me l'était pas. Il était fermement opposé au régime. Révolutionnaire, il était allé plusieurs fois en prison. Mais cette fois, la révolte grondait plus fort, dans les rues de la capitale. Il y avait de fortes chances qu'il soit fusillé à peine arrivé en prison. C'était la première fois que mon rôle dépassait les portes du bordel et ce que j'allai faire allait peut-être jouer un rôle dans l'Histoire de France.
« Allons Enfants de la Patrie ! » m'exhortai-je. Bizarrement, je me sentais bien. L'air de ce soir de janvier 1871 était glacial et pur. Les étoiles brillaient. D'ordinaire, j'avais peu de temps à perdre dans leur contemplation. Le froid endormait mes sens, d'une certaine façon. Ou était-ce mon habitude quotidienne à me détacher du réel ? J'avais l'impression que si je mourrais, ce soir-là, je monterai directement au ciel. Une bonne action pourrait-elle racheter une vie de pêchers que je n'avais pas souhaité commettre ?
Je frappai à la porte. Un soldat puant déjà le mauvais vin ouvrit.
« - Que veux-tu, ma jolie ? » Je baissai les yeux, une larme montant à mes paupières.
- Je voudrais voir mon frère, s'il vous plaît, Monsieur. C'est le Joseph que vous avez mis en prison.
-Entre, ma toute belle. J'vais voir ce que je peux faire pour toi... » J'obéis à petits pas. Discrètement je relevai les yeux, tout en gardant la tête baissée. Joseph était dans la geôle en face de la table sur laquelle était posée un pichet déjà bien entamé. Bien en vue, mais d'autant plus facile à aider, pour ma part. Et le garde était seul, heureusement.
« - S'il vous plaît, Monsieur le garde, faîtes sortir mon grand frère ! Il n'a rien fait, il est innocent !
-Je veux bien te croire, Mignonne. Avoir une petite soeur telle que toi... Je suis sûr que l'on pourrait trouver un arrangement », fit-il en laissant son doigt suivre le bord de mon corsage.
« - S'il vous plaît, Monsieur, faîtes le sortir et je ferais tout ce que vous voudrez !
- Voilà qui est sage. » Sa main glissa sous mon vêtement pour malaxer ma poitrine. Je me dégageai, prenant un air d'oiseau effrayé qui ne faisait que plus exciter les hommes.
« - Laissez-le partir d'abord, Messire. Vous aurez tout ce que vous voudrez de moi, ensuite. Je ne suis qu'une faible femme, je ne vous résisterai pas. Mais j'ai besoin de savoir mon frère libre... pour éprouver du plaisir... » Le mot magique. Les hommes pensent savoir donner du plaisir alors qu'il n'en est rien. Mais ça leur donne une impression de suprématie sur la femme. Ils ont l'impression de les dominer, qu'elles sont inférieures. Nous sommes simplement de très bonnes comédiennes. Je détachai la ceinture du garde qui grogna de plaisir. Je lui tendis les clés en dégrafant mon corsage, rougissant comme une pucelle. Malheureusement, ça ne marcha pas. Il envoya les clés sur la table et j'entendis Joseph soupirer. Je baissai le second côté de mon corsage, dénudant entièrement ma poitrine, tout en reculant vers la table. Cette fois-ci, mon plan fonctionna. Me saisissant par les fesses, il me posa sur le meuble et mon dos frappa la surface plane. D'une main, j'agrippai les cheveux du garde et de l'autre les clés. D'un geste habile, j'envoyai le trousseau dans la geôle de Joseph. Le garde, occupé à retrousser mon jupon bien plus haut que mes genoux, n'entendit pas le bruit métallique. J'entendis la cellule s'ouvrir et m'abandonnai. J'avais réussi ma mission. Je pouvais désormais oublier la réalité le temps que cet individu en finisse avec moi. A ma façon, j'avais aidé ma patrie. Soudain, je perçu le déclic d'une arme à feu et le garde (qui apparemment l'avait entendu aussi) se raidit.
« - Relève-toi et laisse-la. Vite. » L'homme obéit. Je roulais hors de la table en rabattant mes jupes.
« - Rhabille-toi « petite soeur », nous partons. » Je refermais mon corsage et me précipitai dans la nuit avec lui.
« - Pourquoi ? demandai-je.
- Eh bien, je me suis dit que s'il te tuait parce qu'à cause de toi j'avais fui, Pierre m'en aurait voulu. Surtout que le garde se serait aperçu rapidement que tu n'étais pas aussi vierge que tu le prétendais.
- Ça m'est égal, vous savez.
- Tu es une gentille fille. » Il me ramena chez ma Patronne qui offrit une tournée à tout le monde.
Cette nuit-là, Pierre s'endormit avant d'avoir atteint le lit. Je ne m'en étais pas trop mal tirée.
En mars, il y eut deux événements en même temps qui marquèrent ma vie. L'un ne concernait que moi, l'autre la France. La révolte grondait dans Paris. Les gens se battaient sur les barricades. Ils appelaient ça la Commune. Comme il n'y avait plus personne dans les bordels, les filles aussi étaient sur le « front ». Joseph nous avait appris à nous servir de pistolets et de fusils; et une chanson d'Eugène Pottier. Les gens mourraient en chantant.
Etait-ce plus mal de mourir ainsi, pour son pays, que de mourir à petit feu en vendant son corps ? Le second événement... j'étais enceinte. De plusieurs mois. Je m'en étais aperçue trop tard. Le bébé ne voulait pas passer. Mon ventre était énorme. Mes membres amaigris par le manque de nourriture, comme si le bébé aspirait tout ce qu'il pouvait, ma vie même.
Je n'en voulais pas.
Seul Pierre était heureux. Il disait que c'était son fils, il lui parlait, la nuit. Moi, je savais que ça pouvait être la fille de n'importe qui. Comme je l'étais. Promise au même destin. Pour son bien, je ne voulais pas qu'elle vive. Malheureusement, Marie ne m'avait pas chassé, et je n'irais pas mourir de froid quelque part. Les deux événements n'avaient aucun lien entre eux. Je ne savais que vaguement les causes de la Commune. Une guerre perdue contre la Prusse, des milliers de soldats morts. Un gouvernement instable qui tentait de nous priver de nos droits. Quant aux revendications... Je ne comprenais qu'un mot : « liberté », sachant qu'il ne s'appliquerait jamais à moi. J'appartenais à Marie, qui appartenait à son commerce, lui-même appartenant à notre civilisation. Quant à la chose qui grandissait dans mon ventre distendu, elle appartenait à l'ancien système, et non à cette guerre de barricade. C'était le mauvais moment. Il n'y aurait pas dû y avoir de moment. Elle n'aurait jamais dû exister. Ma nouvelle existence demandait moins de finesse que la précédente. Pas de minauderie, de rougeurs ou de cris de plaisirs feints. Ici, les cris n'étaient pas feints et on ne les entendait que trop souvent. Les gens mourraient dans l'indifférence générale alors qu'une prostituée comme moi pouvait s'illustrer en tirant dans le tas de soldats qui nous faisaient face.
Parfois, je repensai au ciel. Est-ce qu'en me battant ainsi pour ma patrie, je gagnerai le paradis ? Alors que je tuais ? Alors qu'en sacrifiant mon corps pour vivre je risquai l'enfer ? Tout cela me paraissait bien étrange. A mon avis (qui était celui de bien d'autres, désormais, c'était eux qui m'avaient convaincu), il n'y avait rien, après.
Je pensais que je ne sentirais rien. Des chocs. La lumière, puis, plus rien. Je serais morte et se serait tout. Je me trompai. J'ai senti chacune des trois balles. L'une a effleuré ma tempe, et a tracé un chemin sanglant dans ma chevelure poussiéreuse. L'autre a frappé au-dessus de mon coeur. J'ai senti un os éclater et la balle entrer plus profondément dans ma chaire, me coupant le souffle. La troisième balle a perforé mon ventre. La peau fine, puis le bébé. Je l'ai senti se tordre ne moi, puis arrêter de bouger. Mon ventre s'est contracté, violemment.
Autour de moi, tout était flou et bruyant. Tout ce que je sais, c'est que personne n'est venu près de moi alors que je mourrai. Alors que la douleur m'entraînait de ses bras de feu vers la mort, j'ai eu une dernière pensée : ma fille ne naîtrait jamais. Jamais elle ne connaîtrait la vie misérable que j'avais eue. J'en étais profondément heureuse.
Pourquoi écris-tu ?
Pour vivre. Je ne peux pas vivre sans écrire, j'ai l'impression qu'il me manque quelque chose, une part de moi.
Dans quelle situation, contexte as-tu écris ce texte ? Racontes moi son histoire.
J'ai toujours eu envie d'aborder le thème de la prostitution, surtout à l'époque du Moyen-âge (même si là ça se passe plus tardivement), mais je ne savais pas comment faire. Un jour, je suis allée voir un spectacle, et il y avait une femme qui jouait une femme (il n'était pas précisé qu'elle était prostituée, mais bon...), qui chantait des chansons engagées lors de la révolution française. ça a été le déclic.
Mon avis.
Ta nouvelle est extraordinaire. J'ai beaucoup aimé que tu recherches du vocabulaire adapté au cadre spatio-temporel de ton récit. De plus, je n'ai pas vu une seul faute d'orthographe ou de conjugaison, ce qui rend la lecture beaucoup plus agréable. Tu as également su introduire dans ton récit une histoire d'amour. Peut être sans t'en rendre compte ? Mais si on lit entre les lignes, on sens que Rose est amoureuse de Pierre. Même si ils ne se l'avoueront jamais, on sait qu'ils s'aiment. C'est très réussi, bravo.
Je me demandai souvent ce que j'avais fait pour mériter cette vie. Oh, bien sûr, être une femme, quelle que soit sa condition n'a jamais été très amusant. Mais pourquoi ce destin-là m'avait-il été réservé, à moi ? Être une femme c'est n'avoir qu'un seul destin : naître, grandir, être vendue à un homme que l'on doit ensuite appeler « son époux », enfanter, et mourir. Je n'avais même pas droit à ce destin.
Jusqu'à mes dix, onze ans, je ne comprenais pas. Rien, ni le monde qui m'entourait, ni les lois qui le régissaient. A partir de cet âge, je me suis demandée si ma mère m'aimait vraiment. Elle me l'assurait, mais si ça avait été le cas, n'aurait-elle pas pu m'abandonner à ma naissance ? Quoique... la vie dans un couvent n'aurait pas mieux répondu à mes attentes.
Mais j'aurais été sûre d'aller au paradis, s'il existe un paradis. Alors que maintenant... même si je n'ai pas choisi... je ne me fais guère d'illusion. Lorsqu'à mes treize ans ma mère est morte, on m'a laissé le choix. Rester, prendre sa place, ou bien partir et essayer de trouver un travail dans la rue, à partir de rien. J'avais choisi de rester. Je n'avais jamais connu la faim, le froid. A peine l'extérieur. J'avais choisi. Je n'avais ni à en être heureuse, ni à regretter. C'était comme ça. La vie. Ma vie.
Quelqu'un frappa à la porte.
« - Rose ? Dépêche-toi ! Pierre et ses amis veulent te voir. »
Je regardai mon client, un petit homme bedonnant d'une trentaine d'année. D'ordinaire, c'était Marguerite qui s'occupait de lui, mais elle n'était pas là ce jour.
Je fis glisser ma robe sur le sol après avoir dégrafé mon corsage.
« - Vous avez entendu ? lui demandai-je comme il ne bougeait pas. Dépêchez-vous, je suis attendue. »
Dix minutes plus tard, j'étais rhabillée de propre. Je donnais un vague coup de brosse sur mes boucles brunes et m'aspergeais d'eau parfumée.
Je descendis les marches.
La Patronne était assise avec trois messieurs. Je reconnus Pierre à ses cheveux châtains ébouriffés et deux de ses amis.
« - Ah ! Voilà ma Rose ! » fit Pierre. Il m'attira familièrement sur ses genoux et je plongeai mon visage dans ses cheveux, lui dégageant une vue superbe sur mon décolleté. Je me serrai plus près contre lui pour laisser libre accès à ses mains sur mes hanches.
« - Alors, Messieurs, que voulez-vous ? demanda ma Patronne.
- Nous aurions besoin de votre Rose. Pierre nous a assuré qu'elle pourrait nous aider.
- En quoi ?
- Joseph a été fait prisonnier. Il est retenu dans un poste de police. Tant qu'il n'a pas été transféré, nous pouvons le sauver. » Je ne comprenais pas encore tout à fait en quoi j'allais être utile, même si je commençai à me faire une idée assez nette de la question.
La main gauche de Pierre serra fermement ma taille. Il se pencha, sa main droite glissant sur ma cuisse, mon genou et mon mollet jusqu'à ma cheville, tandis que ses lèvres mordillaient le pourtour de mon décolleté. Sa main glissa sous ma robe et remonta. Je l'arrêtai lorsqu'elle se fut posée sur ma cuisse, rougissante.
« - Allons, tiens-toi ! murmurai-je à son oreille. Nous sommes en public ! » Ma pudeur feinte le fit rire et je sentis ses dents sur la peau fine de mon cou, vers ma mâchoire.
Je connaissais Pierre depuis deux ans. Il était mon client principal. Je l'avais initié aux jeux de l'amour pour ces dix-sept ans, alors que j'en avais trois de plus. Depuis, il venait très régulièrement. Je ne m'en plaignais pas. Il était jeune, beau et gentil. En d'autres lieux, d'autres circonstances... j'aurais peut-être pu tomber amoureuse de lui.
Il était le seul à me donner du plaisir, à chercher parfois à m'en donner. Il le savait en s'en enorgueillait.
J'avais beau être une prostituée, j'en étais gênée. Qu'un homme prenne son plaisir, je pouvais le haïr et me venger en récupérant l'argent que valait mon corps. Mais lorsque je prenais du plaisir, j'avais l'impression d'être trahie par mon corps. En même temps, cela rendait les choses plus faciles, et en même temps je me sentais salie et injuste. Je n'aurais pas dû le faire payer lorsque je prenais du plaisir ainsi. Mais je n'en voulais pas, moi, et j'avais besoin de cet argent.
La vie de ma mère avait été injuste. Violée à treize ans dans la maison où elle servait, elle s'était retrouvée à la rue, sans espoir de trouver un mari un jour. Belle, elle avait été recueillie par Marie. J'étais née au bordel. Prédestinée. Sans autre futur possible.
« - Marie ? Demanda Pierre, Rose est-elle libre, après ?
- Pour toi, elle l'est toujours, tu le sais.
- Pierre ! gronda un des hommes. Joseph est en prison et tu ne penses qu'à ton plaisir !
- Désolé. Rose, nous avons besoin de toi pour séduire les gardes. Tu te ferais passer pour la soeur de Joseph et t'arrangerais soit pour le faire délivrer en échange de tes charmes, soit pendant qu'ils seraient occupés avec toi, pour passer les clés à Joseph.
- Pourquoi moi ?
Il nous a assuré que tu saurais tenir ton rôle, fillette, répondit le plus petit de ses amis, aux yeux étonnamment bleus. Tu seras payé. Et toi aussi, Marie. Le prix des passes pour la petite et une prime pour le risque. Le prix des passes manquées et la même prime pour toi, belle Marie.
- Ça me va, répondit la Patronne. Quand le ferez-vous ?
- Demain. Une fois que Pierre sera calmé et que nous lui aurons tout bien expliqué.
- Parfait. Rose ?
J'y vais... »Au moins, pensai-je en ôtant la chemise de Pierre, savoir que nous étions attendus en bas le forcerait à ne pas prendre trop de temps.
Pour une fois que je sortais en ville, je n'attirai pas les regards outrés des femmes mariées comme il faut, avec mes robes vives et décolletées. C'était agréable.
Ma tenue était très simple, ma tête couverte. Je m'étais presque trouvée belle, ainsi. Pierre m'avait glissé qu'il me préférait nue. J'avais rougi. Je savais rougir. Dans certaines circonstances, devant certains personnes. J'avais aussi appris à m'en empêcher, mais ces rougeurs séduisaient les hommes qui avaient alors l'impression d'être face à la jeune fille que j'aurais dû être, et non pas à un prostituée depuis près de dix ans. C'était aussi ce talent qui m'avait fait choisir pour la mission délicate de secours. L'homme que je devais secourir n'était connu, même si son nom de famille ne me l'était pas. Il était fermement opposé au régime. Révolutionnaire, il était allé plusieurs fois en prison. Mais cette fois, la révolte grondait plus fort, dans les rues de la capitale. Il y avait de fortes chances qu'il soit fusillé à peine arrivé en prison. C'était la première fois que mon rôle dépassait les portes du bordel et ce que j'allai faire allait peut-être jouer un rôle dans l'Histoire de France.
« Allons Enfants de la Patrie ! » m'exhortai-je. Bizarrement, je me sentais bien. L'air de ce soir de janvier 1871 était glacial et pur. Les étoiles brillaient. D'ordinaire, j'avais peu de temps à perdre dans leur contemplation. Le froid endormait mes sens, d'une certaine façon. Ou était-ce mon habitude quotidienne à me détacher du réel ? J'avais l'impression que si je mourrais, ce soir-là, je monterai directement au ciel. Une bonne action pourrait-elle racheter une vie de pêchers que je n'avais pas souhaité commettre ?
Je frappai à la porte. Un soldat puant déjà le mauvais vin ouvrit.
« - Que veux-tu, ma jolie ? » Je baissai les yeux, une larme montant à mes paupières.
- Je voudrais voir mon frère, s'il vous plaît, Monsieur. C'est le Joseph que vous avez mis en prison.
-Entre, ma toute belle. J'vais voir ce que je peux faire pour toi... » J'obéis à petits pas. Discrètement je relevai les yeux, tout en gardant la tête baissée. Joseph était dans la geôle en face de la table sur laquelle était posée un pichet déjà bien entamé. Bien en vue, mais d'autant plus facile à aider, pour ma part. Et le garde était seul, heureusement.
« - S'il vous plaît, Monsieur le garde, faîtes sortir mon grand frère ! Il n'a rien fait, il est innocent !
-Je veux bien te croire, Mignonne. Avoir une petite soeur telle que toi... Je suis sûr que l'on pourrait trouver un arrangement », fit-il en laissant son doigt suivre le bord de mon corsage.
« - S'il vous plaît, Monsieur, faîtes le sortir et je ferais tout ce que vous voudrez !
- Voilà qui est sage. » Sa main glissa sous mon vêtement pour malaxer ma poitrine. Je me dégageai, prenant un air d'oiseau effrayé qui ne faisait que plus exciter les hommes.
« - Laissez-le partir d'abord, Messire. Vous aurez tout ce que vous voudrez de moi, ensuite. Je ne suis qu'une faible femme, je ne vous résisterai pas. Mais j'ai besoin de savoir mon frère libre... pour éprouver du plaisir... » Le mot magique. Les hommes pensent savoir donner du plaisir alors qu'il n'en est rien. Mais ça leur donne une impression de suprématie sur la femme. Ils ont l'impression de les dominer, qu'elles sont inférieures. Nous sommes simplement de très bonnes comédiennes. Je détachai la ceinture du garde qui grogna de plaisir. Je lui tendis les clés en dégrafant mon corsage, rougissant comme une pucelle. Malheureusement, ça ne marcha pas. Il envoya les clés sur la table et j'entendis Joseph soupirer. Je baissai le second côté de mon corsage, dénudant entièrement ma poitrine, tout en reculant vers la table. Cette fois-ci, mon plan fonctionna. Me saisissant par les fesses, il me posa sur le meuble et mon dos frappa la surface plane. D'une main, j'agrippai les cheveux du garde et de l'autre les clés. D'un geste habile, j'envoyai le trousseau dans la geôle de Joseph. Le garde, occupé à retrousser mon jupon bien plus haut que mes genoux, n'entendit pas le bruit métallique. J'entendis la cellule s'ouvrir et m'abandonnai. J'avais réussi ma mission. Je pouvais désormais oublier la réalité le temps que cet individu en finisse avec moi. A ma façon, j'avais aidé ma patrie. Soudain, je perçu le déclic d'une arme à feu et le garde (qui apparemment l'avait entendu aussi) se raidit.
« - Relève-toi et laisse-la. Vite. » L'homme obéit. Je roulais hors de la table en rabattant mes jupes.
« - Rhabille-toi « petite soeur », nous partons. » Je refermais mon corsage et me précipitai dans la nuit avec lui.
« - Pourquoi ? demandai-je.
- Eh bien, je me suis dit que s'il te tuait parce qu'à cause de toi j'avais fui, Pierre m'en aurait voulu. Surtout que le garde se serait aperçu rapidement que tu n'étais pas aussi vierge que tu le prétendais.
- Ça m'est égal, vous savez.
- Tu es une gentille fille. » Il me ramena chez ma Patronne qui offrit une tournée à tout le monde.
Cette nuit-là, Pierre s'endormit avant d'avoir atteint le lit. Je ne m'en étais pas trop mal tirée.
En mars, il y eut deux événements en même temps qui marquèrent ma vie. L'un ne concernait que moi, l'autre la France. La révolte grondait dans Paris. Les gens se battaient sur les barricades. Ils appelaient ça la Commune. Comme il n'y avait plus personne dans les bordels, les filles aussi étaient sur le « front ». Joseph nous avait appris à nous servir de pistolets et de fusils; et une chanson d'Eugène Pottier. Les gens mourraient en chantant.
Etait-ce plus mal de mourir ainsi, pour son pays, que de mourir à petit feu en vendant son corps ? Le second événement... j'étais enceinte. De plusieurs mois. Je m'en étais aperçue trop tard. Le bébé ne voulait pas passer. Mon ventre était énorme. Mes membres amaigris par le manque de nourriture, comme si le bébé aspirait tout ce qu'il pouvait, ma vie même.
Je n'en voulais pas.
Seul Pierre était heureux. Il disait que c'était son fils, il lui parlait, la nuit. Moi, je savais que ça pouvait être la fille de n'importe qui. Comme je l'étais. Promise au même destin. Pour son bien, je ne voulais pas qu'elle vive. Malheureusement, Marie ne m'avait pas chassé, et je n'irais pas mourir de froid quelque part. Les deux événements n'avaient aucun lien entre eux. Je ne savais que vaguement les causes de la Commune. Une guerre perdue contre la Prusse, des milliers de soldats morts. Un gouvernement instable qui tentait de nous priver de nos droits. Quant aux revendications... Je ne comprenais qu'un mot : « liberté », sachant qu'il ne s'appliquerait jamais à moi. J'appartenais à Marie, qui appartenait à son commerce, lui-même appartenant à notre civilisation. Quant à la chose qui grandissait dans mon ventre distendu, elle appartenait à l'ancien système, et non à cette guerre de barricade. C'était le mauvais moment. Il n'y aurait pas dû y avoir de moment. Elle n'aurait jamais dû exister. Ma nouvelle existence demandait moins de finesse que la précédente. Pas de minauderie, de rougeurs ou de cris de plaisirs feints. Ici, les cris n'étaient pas feints et on ne les entendait que trop souvent. Les gens mourraient dans l'indifférence générale alors qu'une prostituée comme moi pouvait s'illustrer en tirant dans le tas de soldats qui nous faisaient face.
Parfois, je repensai au ciel. Est-ce qu'en me battant ainsi pour ma patrie, je gagnerai le paradis ? Alors que je tuais ? Alors qu'en sacrifiant mon corps pour vivre je risquai l'enfer ? Tout cela me paraissait bien étrange. A mon avis (qui était celui de bien d'autres, désormais, c'était eux qui m'avaient convaincu), il n'y avait rien, après.
Je pensais que je ne sentirais rien. Des chocs. La lumière, puis, plus rien. Je serais morte et se serait tout. Je me trompai. J'ai senti chacune des trois balles. L'une a effleuré ma tempe, et a tracé un chemin sanglant dans ma chevelure poussiéreuse. L'autre a frappé au-dessus de mon coeur. J'ai senti un os éclater et la balle entrer plus profondément dans ma chaire, me coupant le souffle. La troisième balle a perforé mon ventre. La peau fine, puis le bébé. Je l'ai senti se tordre ne moi, puis arrêter de bouger. Mon ventre s'est contracté, violemment.
Autour de moi, tout était flou et bruyant. Tout ce que je sais, c'est que personne n'est venu près de moi alors que je mourrai. Alors que la douleur m'entraînait de ses bras de feu vers la mort, j'ai eu une dernière pensée : ma fille ne naîtrait jamais. Jamais elle ne connaîtrait la vie misérable que j'avais eue. J'en étais profondément heureuse.
Pourquoi écris-tu ?
Pour vivre. Je ne peux pas vivre sans écrire, j'ai l'impression qu'il me manque quelque chose, une part de moi.
Dans quelle situation, contexte as-tu écris ce texte ? Racontes moi son histoire.
J'ai toujours eu envie d'aborder le thème de la prostitution, surtout à l'époque du Moyen-âge (même si là ça se passe plus tardivement), mais je ne savais pas comment faire. Un jour, je suis allée voir un spectacle, et il y avait une femme qui jouait une femme (il n'était pas précisé qu'elle était prostituée, mais bon...), qui chantait des chansons engagées lors de la révolution française. ça a été le déclic.
Mon avis.
Ta nouvelle est extraordinaire. J'ai beaucoup aimé que tu recherches du vocabulaire adapté au cadre spatio-temporel de ton récit. De plus, je n'ai pas vu une seul faute d'orthographe ou de conjugaison, ce qui rend la lecture beaucoup plus agréable. Tu as également su introduire dans ton récit une histoire d'amour. Peut être sans t'en rendre compte ? Mais si on lit entre les lignes, on sens que Rose est amoureuse de Pierre. Même si ils ne se l'avoueront jamais, on sait qu'ils s'aiment. C'est très réussi, bravo.